L’étude du deuil : une traversée historique, culturelle et psychologique
La compréhension du deuil s’est construite au fil des siècles, traversant les époques et les cultures, révélant à la fois son universalité et ses multiples spécificités sociologiques, religieuses et psychologiques. Depuis l’Antiquité, les rituels funéraires expriment les croyances spirituelles et les structures sociales de leur temps. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, le deuil n’était pas seulement une affaire intime : il s’inscrivait dans un cadre collectif, mobilisant la communauté pour soutenir les endeuillés.
L’apparition de la psychologie moderne au XIXe siècle marque un tournant décisif. En 1917, Sigmund Freud, avec Deuil et mélancolie (pages 7 à 19 et 54), introduit l’idée du deuil comme un "travail psychique", un processus interne nécessaire pour intégrer la perte. Cette perspective psychanalytique ouvre la voie à une compréhension plus fine des mécanismes intérieurs à l’œuvre dans le deuil.
Au XXe siècle, plusieurs modèles ont enrichi notre regard. Le plus célèbre reste celui d’Elisabeth Kübler-Ross, dans Les derniers instants de la vie, qui propose en 1969 son modèle en cinq étapes : déni, colère, marchandage, dépression et acceptation. Ce cadre a permis de démocratiser la compréhension du deuil, en offrant une structure accessible. Toutefois, sa vision linéaire a été critiquée pour son manque de souplesse et le risque d’imposer une "bonne manière" de faire son deuil. Elle reconnaitra elle-même la variabilité et la complexité des expériences individuelles obligeant à considérer ses étapes comme un « dispositif heuristique* » offrant tout de même l’avantage d’un cadre commun.
En 1999, Stroebe et Schut proposent le modèle du processus double - Dual Process Model of Coping with Bereavement (DPM), page 213, qui met en lumière l’oscillation naturelle entre deux pôles : l’un centré sur la perte, l’autre sur la restauration de la vie quotidienne. Cette approche reconnaît la dimension dynamique, individuelle et non linéaire du deuil, et offre un cadre plus souple et semble-t-il plus réaliste.
Parallèlement, l’approche du lien continu, développée par Klass, Silverman et Nickman, en 1996 dans Continuing Bonds: New Understandings of grief, chapitre 6, rompt avec l’idée qu’il faut "faire le deuil" au sens de couper le lien. Au contraire, elle valorise le maintien d’un lien symbolique, intérieur, avec le défunt, à travers les souvenirs, les rituels ou les transmissions. Cette perspective souligne alors qu’un attachement durable n’est pas nécessairement pathologique.
* Les heuristiques peuvent être considérées comme des cadres cognitifs généraux auxquels les êtres humains ont régulièrement recours pour parvenir rapidement à une solution. En terme heuristique désigne d'une manière courante une méthode de résolution d'un problème qui ne passe pas par l'analyse détaillée du problème, mais par son appartenance ou adhérence à une classe de problèmes donnés, déjà identifiés.
En France, Marie-Frédérique Bacqué et Michel Hanus, notamment dans Le Deuil, en 2023, ont largement contribué à l’intégration de ces approches dans le champ francophone, en insistant sur les dimensions culturelles et sociales du deuil, et en mettant en lumière l’importance du récit et du contexte.
Plus récemment, Lucy Hone, avec le modèle du deuil résilient, met l’accent sur les capacités de la personne à retrouver un équilibre après la perte. Cette approche valorise les ressources internes et externes, ainsi que la recherche de sens. Elle normalise la tristesse comme émotion adaptative, tout en soulignant le potentiel de croissance post-traumatique et sans minimiser pour autant les possibles « deuils complexes ou pathologiques », classés en « trouble de deuil prolongé » dans CIM-11 et DSM5-TR.
L’approche systémique, quant à elle, propose une lecture relationnelle du deuil. Le deuil n’est pas uniquement un vécu individuel : il s’inscrit dans un réseau de relations, souvent familiales. Des figures comme Murray Bowen, Salvador Minuchin, Elisabeth Goldbeter ou encore Virginia Satir ont mis en lumière les répercussions des pertes sur l’ensemble du système familial, et développé des outils pour mieux comprendre ces dynamiques. La perte ou la menace de perte d’un membre de la famille est une grande crise affrontée par un système familial. L’équilibre de l’union familiale se voit affecté par la perte d’un membre, par l’intensité de la réaction émotionnelle qui fonctionne dans la famille à ce moment-là. Nous retrouvons toutes ces notions dans le Deuil Impossible - la place des absents en thérapie familiale d’Édith Goldbeter-Merinfeld, en 2017, ouvrage dans lequel l’autrice explicite son modèle de tiers-pesant.
Cette « perspective systémique » permet de penser des accompagnements plus inclusifs, respectueux des liens et des contextes relationnels de chaque endeuillé avec son défunt et les autres membres de sa famille.
©mémoire de fin d’études “approche systémique” - Gaëlle BERNARD - nov. 2025

